On ne sait pas vraiment comment décrire Yakushima à quelqu’un qui n’y est pas allé. C’est une île du sud de Kyushu, couverte à 90% de forêt, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec des cèdres qui ont plusieurs millénaires. C’est aussi une île où on se sent immédiatement au bout du monde, dans le bon sens du terme. Loin de tout. Proche de quelque chose d’essentiel.
Ce n’est pas un hasard si Hayao Miyazaki s’en est inspiré pour Princesse Mononoké. La forêt de Yakushima, avec ses mousses profondes, ses racines qui s’entremêlent sur des kilomètres, ses cèdres gigantesques et ses brumes permanentes, ressemble à quelque chose qu’on croyait seulement exister dans les films d’animation. Elle existe vraiment.
Une île qui vit à un autre rythme
Yakushima n’est pas une destination de masse. Peu de touristes y vont, et ceux qui y arrivent le font souvent avec un projet particulier, une randonnée longue, un séjour lent, une envie de décrocher vraiment. Ces dernières années, l’île attire aussi de plus en plus d’urbains japonais qui font le choix de s’y installer. Des trentenaires qui quittent Tokyo ou Osaka pour élever des enfants dans la forêt, cultiver un jardin, vivre au rythme des saisons. Le mouvement néo-rural japonais a trouvé dans Yakushima l’un de ses terrains les plus radicaux et les plus beaux.
On comprend vite pourquoi. Ici, la nature n’est pas un décor. Elle est partout, dans tout, et elle conditionne tout, y compris ce qu’on mange.
L’écosystème dans l’assiette
Yakushima est une île-montagne. Du bord de mer aux sommets qui dépassent 1900 mètres, les étages climatiques se succèdent sur quelques kilomètres à peine. En bas, subtropical et humide. En haut, neige et cèdres millénaires. Cette biodiversité exceptionnelle, unique au Japon, donne naissance à une agriculture et une cueillette tout aussi singulières.
Les agrumes d’abord. Yakushima est couverte de citronniers, d’arbres à harumi, à hyuganatsu, à beni amatsu, variétés locales qu’on ne trouve pratiquement nulle part ailleurs. Yakushima est aussi couverte de ponkan, cette mandarine japonaise au goût doux et légèrement sucré, typique du sud de Kyushu. En roulant à vélo sur les routes côtières, on tombe régulièrement sur des petits stands de bord de route : des caisses en bois avec une boîte pour déposer les pièces, des fruits posés en vrac, et personne. On paie à l’honnêteté, on repart avec les poches pleines. C’est l’un des systèmes de vente les plus répandus sur l’île, et il dit quelque chose d’important sur la façon dont on vit ici.
Ces ponkan sont d’une douceur et d’une complexité aromatique qu’on ne retrouve pas dans les fruits qu’on achète en supermarché. Cultivés dans un sol volcanique riche, arrosés par une des pluviométries les plus élevées du Japon, ils ont eu le temps de devenir quelque chose d’exceptionnel.
Les onigiri dans la neige
On était partis tôt ce matin-là pour rejoindre les yakusugi, ces cèdres millénaires qui vivent dans la partie haute de l’île. La forêt était enneigée. La mousse, normalement d’un vert intense, disparaissait sous une couche blanche qui rendait le paysage encore plus irréel. On marchait depuis plusieurs heures quand on s’est arrêtés pour déjeuner.
Dans les sacs, des onigiri achetés le matin même chez un petit producteur du village. Emballés dans des feuilles de bananier séchées au lieu du plastique habituel, posés sur une feuille tressée qui servait d’assiette. Du riz blanc avec du sésame noir, un onigiri au nori et poisson grillé, un autre au gingembre confit. Une petite tasse de soupe miso sortie du thermos.
Manger assis dans la neige, au milieu d’une forêt de plusieurs millénaires, avec des cedres qui ont vu passer le monde entier depuis 3000 ans autour de soi, c’est l’un des repas les plus simples et les plus forts qu’on ait faits de ce voyage. Pas malgré la simplicité. Grâce à elle.
Le restaurant Matsutake
On avait repéré une adresse dont le nom dit tout sur l’île : Matsutake, comme ce champignon rare et précieux des forêts de montagne japonaises. La salle est cosy, les tables basses en bois massif, les shoji laissent deviner le jardin derrière. On est les seuls clients étrangers. On commande sans vraiment savoir ce qu’on prend.
Ce qui arrive est difficile à classer. Un plateau laqué avec plusieurs petits éléments disposés avec soin : un bol de soba aux couleurs orangées, certainement assaisonnées avec des agrumes locaux. Un bol d’unagi, d’anguille laquée, posée sur du riz. Une petite coupelle de poisson blanc en sauce, des légumes marinés, du tofu frais, de la prune umeboshi. De l’eau de source servie dans un pichet en verre. Une soupe claire.
Tout vient de l’île ou de ses eaux. C’est la cuisine de Yakushima telle qu’elle existe depuis des générations, avant que le mot « locavore » n’existe, avant que la notion de circuit court soit devenue une revendication. Ici ce n’est pas une philosophie. C’est simplement ce qu’on a sous la main.
Ce que Yakushima dit de manger
On a passé plusieurs jours sur l’île, et on est repartis avec une image particulièrement nette de ce que peut être une relation juste entre un territoire et sa cuisine. Yakushima n’est pas une île touristique qui capitalise sur son patrimoine naturel pour vendre des expériences. C’est un endroit qui vit, qui produit, qui mange ce qu’il cultive depuis toujours.
Les agrumes du bord de route, les onigiri dans la neige, le plateau du Matsutake : trois moments de nourriture qui n’avaient rien d’exceptionnel en apparence, et qui resteront pourtant parmi les meilleurs souvenirs de ce voyage au Japon. Parce qu’ils goûtaient l’endroit où on était. Parce qu’il n’y avait rien entre le sol et l’assiette.
C’est ça, Yakushima. Une île qui ne cherche pas à impressionner. Et qui impressionne d’autant plus.
Yakushima, préfecture de Kagoshima, Japon. Restaurant Matsutake, Yakushima.




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