Au Japon, le petit-déjeuner n’est pas une affaire de tartines avalées en vitesse. C’est souvent le repas le plus soigné de la journée ! Un plateau avec huit, dix, parfois douze petits éléments, chacun dans son bol, chacun à sa température. Du riz, une soupe miso, du poisson grillé, des pickles, des légumes. Rien de sucré, rien de lourd. Une façon de commencer la journée qui tient autant du rituel que du repas.
Ce qui surprend la première fois, c’est la précision. Pas d’improvisation. Les textures, les températures, l’équilibre entre le fermenté et le frais, le chaud et le cru. On mange lentement, presque malgré soi. Et on repart de table avec une légèreté qu’aucun croissant n’a jamais procurée.
À Ibusuki, dans le sud de Kyushu, on a découvert ce que ce rituel peut donner quand il est poussé encore un cran plus loin.
Ibusuki, 8h du matin
La salle donne sur le jardin et la mer. Dehors il y a cette lumière un peu brumeuse, typique du sud de Kyushu. Sur la table, une carte avec une phrase en en-tête : « Enjoy every moment of beauty and health. » Dans un autre contexte on aurait souri. Là, après avoir regardé le plateau, on a trouvé ça parfaitement juste.
Tout vient de la région. Du poisson de la baie d’Ibusuki, des légumes de saison, du thé des collines de Chiran, des algues de la mer d’Ariake. L’hôtel travaille avec les producteurs du coin et contrairement à beaucoup d’endroits qui le disent sans vraiment le faire, ici ça se goûte.
Le riz parfait
Le riz arrive dans une hagama , une marmite en fonte avec un couvercle en bois de cèdre. On nous explique que le cèdre parfume légèrement la vapeur pendant la cuisson. On ne sait pas si on le perçoit vraiment, mais les grains sont d’une netteté remarquable. Brillants, fermes, avec une légère douceur. On en a repris.
À côté, il y a l’okayu , une bouillie de riz au blé, toute douce, très légère. Commandée par curiosité. On comprend maintenant pourquoi les Japonais en mangent quand ils veulent prendre soin d’eux. Réconfortant d’une manière presque médicinale, sans être triste du tout.
La soupe miso du petit-dèj
Le Satsuma Jiru. C’est la soupe miso de Kagoshima, préparée ici avec un bouillon de bonite séchée pêchée localement, du poulet, des légumes. Fumée, profonde, avec une longueur en bouche qu’on ne trouve pas dans les soupes miso classiques. On en a bu jusqu’au fond du bol en se demandant comment reproduire ça à la maison. Spoiler : on ne pourra pas.
L’œuf cru, tout simplement
Sur la carte, une note sur l’œuf du matin : il vient de la ferme Kikunaga, à Chiran, où les poules sont élevées dans les champs de thé. On ne sait pas exactement ce que ça change, mais le jaune est d’un orange profond et le goût est riche, presque beurré. On le sert en tamago kake gohan : cru, cassé directement sur le riz chaud avec une sauce soja maison dont le nom s’écrit 愛. Amour. Trois ingrédients. Pas un de trop. C’est le plat dont on se souviendra le plus longtemps de ce voyage.
Les bols, les coupelles, tout ça
On ne s’attendait pas à être autant attentifs à la vaisselle. Mais chaque élément du plateau arrive dans sa propre pièce : céramique irrégulière, laque noire, porcelaine indigo, petits verres soufflés. Rien ne se ressemble, et pourtant l’ensemble est parfaitement cohérent. On comprend assez vite que la vaisselle fait partie du repas ici, pas comme décor, mais comme intention. Poser un miso dans le mauvais bol serait presque une faute de goût.
Le plateau compte aussi du porc noir de Kagoshima à la vapeur, des pickles de kibinago, un petit poisson local, des légumes, de l’igname râpé, une omelette roulée, des algues d’Ariake grillées devant nous à la commande. C’est long à manger, dans le bon sens. Il faut du temps pour tout goûter.
Le thé de Chiran
On avait commandé le thé vert glacé sans trop y réfléchir. Chiran est l’une des grandes régions théicoles de Kyushu, et ça se sent dans la tasse : une fraîcheur végétale, presque sucrée, sans aucune amertume. On en a commandé un deuxième.
Prendre le temps de petit-déjeuner
On a mis presque une heure et demie à finir ce petit-déjeuner. Pas parce que c’était long, parce qu’on n’avait pas envie de se lever. Il y a quelque chose dans cette façon japonaise de construire un repas du matin qui oblige à ralentir. Chaque chose dans son bol, chaque goût à part, chaque producteur qui a un nom et une histoire.
On repart de table différemment. Calme. Vraiment rassasié, pas du genre « on a trop mangé », mais du genre « on a bien mangé ». La nuance est importante.
Ce matin à Ibusuki nous a rappelé pourquoi on voyage pour manger. Pas pour les restaurants étoilés ou les adresses Instagram. Pour ces moments où quelqu’un, quelque part, a vraiment réfléchi à ce qu’il allait nous mettre dans l’assiette.
Ibusuki Royal Hotel, Ibusuki, préfecture de Kagoshima, Kyushu, Japon







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